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Fragment (“Le Rêve de l’Ogre”)

Vernet, Madeleine


Texte de Madeleine Vernet (1916).


Dans le jardin fleuri, que le soleil inonde,
Regardez ces enfants aux fraîches têtes blondes.
Admirez en détail ce gracieux tableau :
L’un joue avec sa pelle et son petit râteau ;
Celle-ci, sur son banc, gravement occupée,
Endort avec amour une affreuse poupée ;
Cet autre, belliqueux, simulant un combat
Contre un imaginaire adversaire, se bat ;
— Car toujours les enfants sont le reflet des hommes :
Ils ne sont en petit que ce qu’en grand nous sommes ;
Et les mamans, hélas ! ont des rires joyeux,
Quand leurs enfants se font la guerre dans leurs jeux.
— Ne sont-ils pas mignons, ces combattants pour rire ?
Voyez donc celui-ci, que je viens de décrire,
Brandissant fièrement sa frêle arme de bois :
Quel feu dans son regard, quel éclat dans sa voix !
— Pendant que, redressant sa minuscule taille,
Il mène avec ardeur l’innocente bataille,
Un autre, près de lui, prend un air triomphant,
Sur un maigre cheval dont le carton se fend,
Et dont les pieds n’ont plus qu’un équilibre instable.
— Un autre, un peu plus loin, construit avec du sable
Et des petits cailloux, un château féodal
Qui, vienne un compagnon, tombera – c’est fatal.
— À l’ombre d’un hallier, deux autres frais visages
Sont penchés, souriants, sur un livre d’images,
Commentant doctement chaque sujet nouveau.
Tandis qu’un gros blondin court après son cerceau,
Une frêle gamine aux yeux pleins de lumière,
Maternelle, soutient les pas d’un petit frère.
À l’écart, sérieux, un grand lit sa leçon,
Et celui-ci, rêveur, admire un papillon ;
Cet autre, avec Médor, cabriole dans l’herbe…
 
Sur ce tableau divin, resplendissant, superbe,
L’été verse à foison tout l’or de ses rayons,
Le parfum de ses fleurs, les trilles des grillons ;
Et l’hymne triomphal des oiseaux dans les branches
Se mêle aux cris de joie, aux allégresses franches ;
Et c’est tout un concert, jeune et harmonieux,
Qui monte, frais et pur, vers la splendeur des cieux.
 
— Mais, dans son antre noir, le vieil Ogre, farouche,
Du sang dans le regard, un rictus à la bouche,
Défiant le soleil et l’azur, a dit : «  Non !
« Sur tout ce qui sourit, j’ai dressé mon canon ! »

Juillet 1916


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