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Le Cortège du 1er juin

Rouge, François


Texte : François Rouge (1903). Air : « En rev’nant de la revue » (1886), mus. par. Louis-César Desormes (1840-1989) sur des paroles — boulangistes (?) — de Lucien Delormel “Grim” (1847-1899) et Léon Garnier (1857-1905).


Replâtrage patriotique

1
C’est l’premier juin, qu’moi et Jaqueline,
En arrivant par l’train d’Évians,
Chez tous les gens qu’on examine
on n’voit qu’des traits intelligents,
Plac’ Neuv’ nous tombons en extase
Devant un gendarm’, des drapeaux,
Quand on a payé on se case
Comm’ des magots sur un tréteau.
On s’met pour la gloriol’
Des cocard’s espagnol’s,
Mais aussitôt ont retenti
Les trompett’s à Martinetti,
On dit qu’c’est Audéoud
Dans du v’lours à quinze sous
Qui fait caracoler,
Derrièr’ des cogn’s, un gris pommelé.
 
(Refrain)
J’étais content
D’avoir payé huit francs.
mais plus loin sur l’mêm’ banc
Quelques sal’s types
Disaient entr’ eux :
Au Kursaal c’est bien mieux
Car de voir nos aïeux
Çà nous constipe.
 
2
Jaqueline saisit mon cigare
En criant que c’est défendu,
Dans son jupon enfuit l’riflard,
J’en suis un moment confondu.
Mais j’pouss’ des cris admiratifs
Quand parait l’général Galiff’
Ma femm’ a de l’eau plein les yeux
Voyant un pompier d’Palézieux
Puis vien un’ gross’ dondon
Écrasant d’son bedon
Un pauv’ canar qu’on aurit pris
À l’ancien tramway des Paquis.
Derrièr’ des p’tits crevés,
Croyant qu’c’est arrivé,
Roulaient des sanglants
Sous des gross’ casquett’s en fer blanc.
 
(refrain)
 
3
Jaquelin’ me dit : j’suis pas bigote
Mais j’trouv’ un peu sans façons
Qu’ils aient tous quitté leurs culottes
Pour se présenter en cal’çons.
J’en vois qui pos’ent pour la vaillance
Avec une épée au côté,
Je crois que derrièr’ leurs balances
Ils ont l’ait moins empotés.
Voici un gros pétreux
Commandant des cagneux,
Puis des poivrots sur un tonneau
D’autr’ ont les bras dans des tuyaux
madame Turettini
Avait son air Mini
Car un ch’val couronné
Avait fait pipi d’vant son nez.
 
(refrain)
 
4
Ceux qui transpir’nt dans les armures
Ont un parler de Bas-Normands,
Pour représenter la Rupture
On a choisi des Juifs-Allemands.
Ceux qui sont dans l’or et la soie
Sont Grecs ou bien Macaronis.
On a dit que le duc de Savoie
D’un pèr’ ne fut jamais muni.
Pas un seul des tambours
n’est né dans le faubourg,
Mais tous les innombrables fifres
Ont vu le jour au bord du Gifre.
Ces déchets de héros
Sans leur méli-mélo
M’ont enfin dégouté
D’avoir une nationalité.
 
(Refrain)
Très mécontent
D’avoir payé huit francs.
J’ai pris plac’ sur l’même banc
Que les sales types.
Disant comm’ eux,
Au Kursaal c’est bien mieux
Car de voir nos aïeux
Çà nous constipe.

Premier juin : commémoration de l’appartenance de la République et canton de Genève à la Confédération helvétique (débarquement de troupes confédérées le 1er juin 1814).

L’général Galiff’ : est-ce le général français Gaston de Galliffet (1831-1909), l’un des massacreurs de la Commune de Paris ?

Turettini [Turrettini], famille de Genève. Il s’agit peut-être ici de l’épouse de Théodore Turrettini (1845-1916), député du Grand Conseil genevois et conseiller municipal.

Gifre [Giffre] : rivière affluente de l’Arve au parcours entièrement français.


Paru in : Rouge, François. — Chansons pour rire rouge et jaune, avec montures en similis-vers. — Genève [Suisse] : Réveil socialiste-anarchiste, 1904 (p. 24-27).